Depuis la fermeture des banques dans les zones sous contrôle du M23/AFC à l’Est de la RDC, les francs congolais en état d’usure ont cessé d’être acceptés. À Bukavu, comme dans plusieurs territoires, un billet froissé, taché ou déchiré est rejeté au marché, dans les pharmacies, les écoles et même lors du paiement d’une course en moto. Des millions de Congolais se retrouvent ainsi avec une monnaie qu’ils possèdent, mais qu’ils ne peuvent plus utiliser.
C’est le constat dressé, ce 16 juillet 2026, par le Chef de Travaux Tombola Rugina Jacques, enseignant-chercheur à l’Université Officielle de Bukavu (UOB), dans une interview accordée à Labeur Infos. Selon lui, la rupture du circuit bancaire a ouvert une brèche économique et sociale dont les effets dépassent largement le cadre régional.
« La banque est le poumon de la monnaie. Elle retire les billets usés, les renvoie à la Banque Centrale pour incinération, puis remet en circulation des billets sains. Aujourd’hui, ce poumon est coupé à l’Est. Quand la monnaie ne respire plus, c’est tout le corps économique qui s’asphyxie », explique-t-il.
Une paralysie économique aux conséquences multiples
Sur le plan économique, les impacts sont profonds. D’abord, la monnaie nationale perd de sa valeur réelle. Un billet de 1 000 FC, 5 000 FC ou 20 000 FC abîmé est dévalué de 15 à 30%, selon les vendeurs.
Ensuite, les chaînes d’approvisionnement se fragilisent. Les grossistes de Bukavu refusent les billets usés provenant de l’intérieur du pays, par crainte de ne pas pouvoir les utiliser pour payer leurs fournisseurs à Goma ou à l’étranger. Résultat : moins de camions de vivres, flambée des prix et pénuries.
Le commerce de détail, lui aussi, s’effondre. Beaucoup de petits vendeurs préfèrent fermer plutôt que d’accepter une devise difficile à écouler. Le pouvoir d’achat est également fortement touché : pour se débarrasser d’un billet usé, il faut soit le brader, soit ajouter un avantage.
Sans banques, l’épargne n’est plus sécurisée, le crédit recule et les transferts formels sont bloqués. Les écoles, les cliniques et les PME fonctionnent au ralenti faute de liquidités. De plus, l’État subit des pertes : moins de transactions formelles entraînent moins de TVA et de recettes, alors que les besoins humanitaires augmentent.
Enfin, la crise accélère la dollarisation de fait. Faute de francs disponibles et acceptés, certains opérateurs exigent désormais le dollar, excluant encore davantage les ménages pauvres et aggravant la dépréciation du franc. L’absence de régulation favorise aussi la fraude et la contrefaçon, renforçant la méfiance générale.
Une crise sociale qui détruit la confiance
La situation s’avère tout aussi dramatique sur le plan social. Des familles se retrouvent avec de l’argent qu’elles ne peuvent convertir en nourriture, soins ou frais scolaires. Pour Tombola Rugina Jacques, c’est une souffrance morale : « Avoir de l’argent et voir ses enfants avoir faim, c’est détruire la dignité d’un parent ».
Sur les marchés, aux arrêts de bus et même à l’hôpital, les tensions augmentent. Les disputes éclatent pour un billet déchiré ou abîmé. Le lien social se fragilise progressivement. Les inégalités s’accentuent : ceux qui ont accès aux transferts mobiles et aux billets neufs continuent de vivre, tandis que les déplacés, les femmes vendeuses, les paysans et les journaliers sont largement exclus.
L’accès aux soins et à l’éducation devient un privilège, car certaines structures n’acceptent que des billets impeccables. Sous la pression, certains vendent leurs biens à perte ou basculent dans l’usure.
« Cette crise fabrique deux catégories de Congolais : ceux qui peuvent payer et ceux qu’on refuse. C’est dangereux pour la cohésion nationale », avertit-il.
Des actions urgentes exigées
Face à cette situation, le Chef de Travaux Tombola Rugina Jacques estime que l’urgence ne peut plus attendre. Il rappelle que l’Est nourrit le pays et prévient que si la monnaie nationale meurt ici, l’inflation et la faim toucheront aussi d’autres grandes villes.
Il propose trois actions immédiates : Déployer des guichets provisoires de la Banque Centrale pour collecter et remplacer les billets usés ; Lancer une campagne nationale pour rappeler l’obligation légale d’accepter tout franc congolais en circulation ; Accélérer la bancarisation et développer davantage les paiements mobiles afin de réduire la dépendance au cash physique.
« Refuser sa propre monnaie, c’est refuser une partie de sa souveraineté. Si nous ne réparons pas ce circuit maintenant, ce n’est pas seulement l’économie qui va s’écrouler : c’est la confiance entre Congolais qui sera brisée », conclut-il.
Sabin Munguakonkwa